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Vivre libre ou mourir

Mes bottes sont lourdes dans cette neige humide de fin d’hiver. Les avions ennemis au loin font vibrer leur moteur. Les balles qui ont sifflé toute la nuit, nous ont maintenus éveillés avec la rage de vivre et le visage recouvert de terre. Cette terre, qu’à l’aube du 27 mars 1944 je vois se découper devant moi. Cette terre, où nous avions pourtant si courageusement vécu des mois durant, craignant la dénonciation, la capture et la torture. Cette terre que pourtant aujourd’hui j’abandonne. Je descends du plateau, le goût familier ferreux du sang dans la bouche. L’air de la montagne et mes équipements me compriment la poitrine. Je refuse de laisser un seul de nos maquisards derrière moi alors je ferme la marche de la dernière colonne qui s’exfiltre. Les espagnols avancent bien, silencieux, mais leur présence nous réconforte avec Dancet. J’imagine la tête des boches quand ils vont trouver un camp vide ! Enfin vide… Je pense à mes hommes, étendus là-haut dans la pleine, tombés comme tant d’autres pour la France. Et à toi aussi Tom… vieux frère, ne m’en veux pas ! Je quitte les Glières mais je reviendrai : « vivre libre ou mourir » n’est-ce pas ? Nous n’avons pas fait de pause depuis ce matin et il est presque 15 heures, j’ai eu le temps de réfléchir.

            

            Je suis le Capitaine Maurice Anjot. Je suis né le 21 juillet 1904 à Bizerte en Tunisie. Mon père y était officier en garnison. 8 ans plus tard en 1912 on rentrait à Bordeaux mais très vite mon père partit pour les tranchées. Pendant la Grande Guerre j’ai reçu une éducation religieuse et stricte et quand mon père est rentré du front, j’ai su qu’il fallait que je rentre dans l’armée. Quand je suis arrivé à Saint-Cyr, promotion Bayard, j’ai donc choisi l’infanterie.  Je choisis en 1925 le 7eme bataillon de mitrailleurs à Sarrebourg. Mais pas pour longtemps, ironie du sort j’ai été affecté en 1927 au 62eme régiment de tirailleurs marocains. Me revoilà donc en Afrique ! Comme la montagne, le désert rend humble… mes tirailleurs y étaient d’ailleurs très attentifs. Je me souviens qu’ils avaient particulièrement apprécié que je marche à coté de mon cheval en tête de leur colonne. Dans les montagnes du Rif, je me rappelle des marches forcées sous le soleil cuisant, bien loin de la fraicheur des vignes bordelaises. J’ai retrouvé la France en tant qu’instructeur à Saint-Cyr en 1929. Quelle joie alors de pouvoir porter à nouveau la plume rouge et blanche ! J’ai instruit la relève jusqu’en 1935, jusqu’à ma promotion de capitaine. J’ai toujours voulu enseigner par l’exemple. Je crois que j’ai réussi et qu’ils garderont de mon passage à Cyr un souvenir vif.


            C’était un temps agréable malheureusement vite éclipsé par la déclaration de guerre. Quand j’étais à l’état major de la 45eme division d’infanterie en 1939, je me souviens d’avoir assisté impuissant à la débâcle de notre armée. Je ne pouvais pas ne rien tenter. Alors nous sommes partis avec mes trois lieutenants, désarmant une automitrailleuse et réussissant à atteindre Valence le 18 juin. Dans l’armée de Vichy, je fus affecté au 27eme Bataillon de Chasseurs Alpins en 1940,  adjoint au chef de corps, le commandant Vallette d’Osia. Pendant trois ans nous avons formé lui et moi plusieurs compagnies de chasseurs en clandestinité, y compris après la dissolution du bataillon. Nous préparions la revanche ! Des hommes motivés et robustes, aguerris, plus que moi d’ailleurs, aux marches en montagnes et au milieu alpin. Avec la dissolution de l’armée en 1943, le commandant fut nommé chef de l’armée secrète de Haute-Savoie et je me joignis à lui pour continuer à former clandestinement des maquisards. Nous avons mis en place des groupes de guérilla, qui commençaient à prendre suffisamment d’importance pour en inquiéter le préfet. Suffisamment en tout cas pour organiser des assassinats et capturer des prisonniers chez les allemands. Comme cette fois où nous voulions capturer un officier avec Tom. On l’avait échappé belle, après du combat au corps à corps seule notre hargne et notre entrainement avaient pu nous permettre de reprendre l’ascendant.

            Les temps sont devenus plus durs après ça. En janvier 1944 le département de Haute-Savoie fût mis sous état de siège. J’ai donc dû trouver un point favorable pour permettre aux anglais de continuer leurs parachutages d’armes et de matériels. On prenait de plus en plus de risque avec eux, il nous fallait définir une zone permanente de largage. Le plateau des Glières était bien situé et même facilement tenable. Dans cette large plaine à flanc de montagne, à 1400 m d’altitude et entourée de sapins, la neige rendait difficile toute action ennemie. L’endroit était idéal. Nous avions bien valorisé nos positions, la guérilla devenait de plus en plus performante ; l’esprit de résistance nous guidait. Les maquisards affluaient sur ce plateau par dizaines. Vieux, jeunes, anciens du 27 ou simples fermiers : tous pour rejoindre le plateau traversaient les lignes toujours plus resserrées des combattants ennemis.


            Début février, après le départ de Roman-Petit pour commander l’armée secrète, je pris le commandement de l’AS de Haute Savoie. Je reçus l’ordre d’Alger de tenir le plateau coûte que coûte. Il fallait montrer aux Alliés que la France savait résister et qu’ils pouvaient continuer leurs ravitaillements aériens. A la mort du lieutenant Tom Morel, en cette nuit du 10 mars 1944, j’ai repris le flambeau et le commandement du plateau en laissant celui de l’armée secrète. Le 17 mars je remontais donc vers le plateau pour y remplir ma mission : tenir. Tenir devant la puissance de l’armée allemande qui chaque jour progressait un peu plus. Tenir le moral de mes hommes, qui, sur les plus lointains versants, voyaient leur chaumière briller dans les nuits froides. Tenir ma promesse aussi, pour la France vivre libre ou mourir. Je savais que mes chances de redescendre en vie un jour du plateau étaient presque nulles. Mais je savais aussi que mes maquisards avaient besoin d’un alpin pour être à leur tête. Je savais qu’une part de l’Histoire se jouait ici.


            La nuit dernière, bientôt à court de munitions et ne voulant pas d’un sacrifice inutile d’hommes valeureux, j’ai donné l’ordre de repli. Chaque groupe doit se disloquer pour passer les lignes ennemies. Nous mêmes allons bientôt nous séparer.

Il est 15 heures passées de 10 minutes. Toujours dans mes pensées, j’entends soudain un bruit métallique familier. Cinq allemands viennent d’apparaitre devant nous et nous tiennent en joue avec une mitrailleuse. Mon corps se tend légèrement. Dans ces quelques secondes de silence, le temps s’arrête. Je vois du coin de l’œil le visage de mes camarades. Tous ont compris. Je ne peux m’empêcher de sourire en pensant qu’après tout, je ne pensais pas aller si loin. J’espère que mes lettres pour ma femme et mon fils arriveront. J’espère…


            Le 27 mars 1944, le capitaine Maurice Anjot meurt avec cinq de ses camarades dans une embuscade. Lorsque les allemands parviennent au plateau des Glières, ils n’y trouvent que quelques corps mais ne purent faire aucun prisonnier. Sur les 500 maquisards présents sur le plateau la nuit du 27 mars, 300 purent s’échapper à travers les lignes ennemies après avoir résisté aux premières vagues allemandes. 200 ne parvinrent jamais à franchir les lignes adverses. Des mots du commandant des forces allemandes, l’assaut du plateau n’eut pas l’effet escompté et fut décevant au regard du nombre de tués et de prisonniers français.

            Le corps du capitaine Anjot est enterré à côté de celui du lieutenant Tom Morel au cimetière de Morette. Décoré de la croix de la légion d’honneur à titre posthume et de la Croix de Guerre avec palme, ses chefs et ses hommes retiendront de lui une maîtrise de soi en toutes circonstances et une grande humanité. Lors de la cérémonie, le général De Gaulle dira : « Officier calme et plein de sang-froid. [...] À la mort du lieutenant Morel, a pris sa succession comme chef du plateau des Glières. Est monté à son poste en sachant sa situation désespérée et qu’il n’en reviendrait pas, faisant preuve du plus pur esprit de sacrifice. A résisté pendant huit jours à tous les assauts d’un ennemi qui attaquait avec des moyens très supérieurs. Submergé par le nombre, a été tué après avoir tenté en vain de forcer les barrages de l’ennemi. ».   



Ce texte a été rédigé à partir des archives militaires, des lettres personnelles de la famille Anjot et du livre de Monsieur Claude Antoine Capitaine Maurice Anjot : Le chef méconnu des Glières.